Ecole, le grand désamour.

Régulièrement les discussion sur Facebook finissent de manière houleuse, car j’ai du mal, beaucoup de mal, à supporter l’esprit de corps des instituteurs. Si on ose toucher à un cheveu d’un collègue, ils sortent les dents, se rebiffent, mordent.

Et pourtant, comme dans toutes les professions du monde, il a des bons (j’ai dans mes favoris des blogs d’instits qui sont des sources d’inspiration, des modèles)… et des moins bons. L’école de mon fils contient visiblement une proportion anormale de « moins bons », en tout cas dans mon référentiel, ou bienveillance et honnêteté sont des qualités essentielles. Sur un plan technique, ça ne casse pas trois pattes à un canard mais le programme minimum (pas bien lourd du reste…) est bouclé. Les enfants vont à l’école en rechignant un peu, mais sans trop de pleurs. Bref, c’est la norme pour l’école française, on y va pour les copains et on subit les cours passivement assis sur sa chaise, sans joie, sans passion et surtout « on se tait ». C’est pas si grave dans le fond, j’y suis passée aussi.

Les deux enseignants que le loulou a eu m’ont priés d’arrêter de lui dire « amuse-toi bien » en le déposant le matin. A l’école on ne s’amuse pas madame, on travaille. On « travaille » (ce mot a quand même une racine latine évoquant la torture… ça devrait être le dernier qu’on utilise pour qualifier les activités d’un enfant…) Pour moi, ils n’ont rien compris… apprendre devrait toujours être un amusement, une source inépuisable de joie et d’épanouissement. Mais bon, c’est pas si grave, on compense à la maison avec des choses ludiques.

Là où j’ai plus de mal c’est avoir à faire à quelqu’un de fuyant qui refuse d’échanger quelques mots, qui se cache au fond de la classe au moment où on dépose et où on cherche son enfant, qui promet des choses mais qui fait le contraire alors qu’on a peine passé le pas de la porte (hou-hou, on n’est pas encore partis, on entends tout ce que vous dites à nos enfants !). C’est très dur de ne pas avoir confiance. Je crois que les instits qui ne sont pas parents eux même ne se rendent pas compte de la difficulté monumentale que c’est de confier son trésor le plus précieux à des inconnus qui ne transmettent même pas les informations concernant l’intégrité physique des enfants le soir et laisse la responsabilité à l’enfant de décrire lui même les incidents : d’où vient cette énorme hématome de 5cm carré sur la fesse ? (= une chute en sport) Cette coupure à ras de l’oeil ? (= un copain armé d’un bâton dans la cours) Cette énorme bosse à l’arrière de la tête ? (= la chaise qui a basculé en arrière). Mais bon, c’est pas si grave, on se rassure en se disant qu’il n’y a que rarement des gros accidents.

Malgré tout, mes griefs concernent plus l’éducation nationale, qui ne va pas dans le bon sens, que les enseignants eux-mêmes. Les programmes sont bourrés d’aberrations pédagogiques : on leur martèle le nom des lettres pendant 2 ans pour introduire la phonologie une fois que les mauvaises habitudes sont prises, on récite par cœur des suites de nombre avant d’apprendre à dénombrer, on les colle devant des écrans sous couvert de « l’outil numérique » (ce qui dans sa classe se résume à manger le goûter devant les chansons des Titounis et à regarder des dessins animés pendant les temps de rassemblement, sans réinvestissement de ce qu’ils ont vu ensuite : intérêt néant absolu). Les moyens sont inexistants : 27 enfants de deux niveaux dans une salle petite comme un mouchoir de poche, pas d’atsem et l’obligation de se débrouiller tout seul pour tout dès la moyenne section (si tu n’arrives pas à ouvrir l’emballage de ton goûter, tu ne manges pas, si tu n’arrives pas à remonter le zip de ton blouson, tu sors manteau ouvert… l’école de la vie, à la rude). Mais bon, c’est pas si grave, ça fait grandir…

Je suis profondément déçue. Je suis triste. Quand mon loulou me dit qu’il a « mal au ventre » parce qu’il n’a pas envie d’aller à l’école, parce qu’il vit très mal d’être le plus petite (en taille) de tous les garçons et de ne jamais gagner les bonbons offerts à celui qui gagne l’épreuve sportive (sachant que les plus âgés du groupe ont 1 an et de mi de plus que lui, il n’a absolument aucune chance de les battre). Rien n’est fait aider à avoir confiance en soi. L’école est une compétition, où on humilie les moins bons en espérant que ça les fera devenir meilleur…. il n’y a certes pas de notes, mais les meilleurs reçoivent bonbons, autocollants et petits jouets, devant leurs camarades jaloux (le loulou a beau en recevoir souvent grâce à son niveau en lecture et en maths, il reste amère quand c’est quelqu’un d’autre qui « gagne« ). J’ai peur qu’à la longue ce système l’abîme. Et là, c’est grave !

Certains jours j’ai envie de le sortir de la, de le laisser évoluer à son rythme dans une petite bulle en IEF. Mais je ne peux pas le priver de copains (même si je crois qu’il n’en a pas vraiment… et que l’ambiance compet’ ne fait que renforcer la tendance naturelle des enfants à se moquer et à rudoyer les faibles) et même si je ne gagne pas beaucoup d’argent à mi-temps, ne plus travailler du tout nous priverait de beaucoup de choses (vacances, voyages, achats de livres et de matériel pédagogique…)

Pour le moment, je me raccroche à l’espoir qu’il tombe enfin dans une bonne ambiance l’année prochaine. Il y a Cornebidouille affichée au mur et l’abécédaire de Balthazar appuyé contre la fenêtre, ce sont de bons présages. Et pas de télé. Ça aussi ça me plait.

Etre instit de nos jours c’est tout sauf facile, je le comprends bien. C’est un métier que j’aurais été incapable de faire, j’ai d’ailleurs voulu essayer, mais je suis vraiment super nulle en natation et c’est une épreuve éliminatoire. Et j’ai parfaitement conscience de leur rendre la tâche plus difficile en n’arrivant pas à leur accorder ma confiance. J’aimerais arriver à faire passer le message qu’être parent, ce n’est pas simple non plus… que l’effet « boîte noire » (ce qui se passe à l’école ne sort pas de l’école), l’absence de dialogue, l’attitude constamment sur la défensive ne peuvent que rendre suspicieux

6 Replies to “Ecole, le grand désamour.”

  1. Bonsoir… Alors commençons par le début… Je suis instit en moyenne section… Mais, parce que oui, il y a un mais…
    Voyons mon parcours… 2007, premier concours à 30 ans que je rate lamentablement mais déjà du Freinet plein la tête… Puis 2011, je retente, puis 2012, 2013 et enfin 2014 ouf… Poste de malade pour ma 1ère année (sans aucune formation bien entendu!) : CE2-CM1 le lundi, CM2 le mardi, CE1 le jeudi et CP le vendredi (les mercredis c’est chacun son tour)et pendant 7 semaines ce sont des remplacements…. en maternelle… Bref… Puis 2ème année en CM1 avec toujours Freinet dans la tête mais une équipe super (en quartier difficile, mais pas très ouverte à cette pédagogie), 3ème année en CP et je comprends ce qui cloche mais n’arrive pas trop à mettre en place… 4ème année… Ouf j’ai ma classe et le niveau souhaité… En maternelle… Parce que j’ai fouillé, cherché, lu, parcouru… et ai rencontré Maria… et j’ai compris…
    Alors après 15 ans de privé (dans les RH), me voilà enfin là où je souhaite être…
    Cette année, avec mes propres deniers (ne surtout rien demander à l’éducation nationale), je me forme à la pédagogie montessori, 3 semaines prises sur mes vacances. Et tout doucement j’en parle à mes collègues. J’ai la chance d’être dans une super équipe…
    Bref je te raconte ma vie mais je voulais réagir sur ton post mais il fallait que je passe par là avant…
    Comme dans tout métier, je pense qu’il y a des bons et des moins bons (pour ne pas être trop méchante) mais ceux-ci sont malheureusement assez « protégés », pas comme dans le privé. Beaucoup n’ont connu que ce métier, n’ont aucune vision du monde réel du travail. Certains ne savent pas se remettre en question sur leur façon de faire.
    Mais…
    Il y a ceux qui se questionnent, essaient, se plantent, réussissent, ou pas… Et tout doucement j’insuffle de cette pédagogie dans ma classe et dans mon école… Et j’espère y arriver…
    Alors surtout… Ne perds pas espoir en l’être humain…

    Mais quand je lis bonbons, goûters, dessins animés, je suis assez énervée, car non ce n’est pas ça l’école… La garderie c’est pour le soir ou le matin mais pas dans les temps scolaires… Ces gens-là ne respectent pas les directives…

    J’espère que mon message ne t’embêtera. Et si tu veux en parler n’hésite pas.
    L.

    1. Ça me fait du bien de croiser des instits comme vous (sur les blogs j’en croise plein !). Vu de chez moi vous ressemblez à des chimères, vous existez mais je ne vous rencontre jamais dans la vraie vie ! Mais ça me permet de garder espoir… dans ma scolarité (assez longue, bac+5), j’ai croisé deux personnes comme ça. Mon instituteur de cm1, qui m’ fait découvrir qu’apprendre, c’est super et qu’on le fait pour soi, pas pour faire plaisir à quelqu’un et un prof de fac qui m’a littéralement sauvée, alors que je dérivais, sans aucune confiance en moi, trop amochée par une scolarité dans la souffrance (oui, on peut être dans les meilleurs élèves et se sentir nulle, super nulle). Les perles rares existent. Elles sont justes rares :)

  2. Voilà une heure que je suis réveillé et je pense à votre message… et je comprends (ou j’essaie)et je me rends compte que ce n’est pas ce que je voulais vraiment écrire hier soir (mon histoire elle s’en moque, son problème c’est ce qu’elle vit tous les jours avec son fils…) Je crois en fait que c’est vous en tant que parent qui venait de m’ouvrir les yeux…
    Non le petit garçon qui court dans la classe ce n’est pas qu’il est mal élevé c’est que je ne sais pas l’occuper comme il faut… non, la petite fille d’origine turque qui ne veut pas ouvrir la bouche pour parler français alors qu’elle parle très bien sa langue maternelle ce n’est pas de l’insolence c’est qu’elle ne me fait pas confiance (bon sa mère me sort par les yeux mais on ne peut pas aimer tour le monde non plus )… et l’énervement d’hier contre tous mes élèves c’est un peu moi aussi : qu’en ont-ils à faire que mes 2 gnomes de 2 et 3 ans se réveillent la nuit…
    Alors merci, merci de m’avoir ouvert les yeux cette nuit sur mon métier…
    Et j’espère que vous trouverez une solution pour que ce petit bout trouve quelqu’un pour l’accompagner dans sa vie scolaire avec un peu plus de bienveillance. École montessori pas loin, autre école publique un peu plus ouverte? Bon courage. Mais il a une chance extraordinaire, une maman aimante et bienveillante c’est qui n’est pas toujours le cas….
    Passez une bonne journée.
    L.

    1. Si mes mésaventures ont pu vous permettre de voir derrière le vernis ce qui se passe dans la tête des parents non enseignant, alors c’est bien la preuve qu’en toute chose il y a du bon :) Vos élèves ont une chance inouïe, vous arrivez à les regarder comme des petits êtres plein de potentiel, c’est exactement de ça dont les enfants ont besoin pour s’épanouir <3

      Je suis pourtant bien faillible… Ce matin je l’ai grondé sur le chemin de l’école. Parce qu’on était en retard, parce qu’il frotte ses pieds par terre et que ça me fait du soucis (j’ai peur qu’il adopte durablement une mauvaise posture). Quand il m’a traité de « vieille chaussette pourrie » je me suis fâchée, beaucoup trop quand on regarde objectivement les faits reprochés (je devrais savoir en rire !). J’aimerais arriver à l’entourer d’une bulle d’amour et de douceur mais la tête pleine de soucis je me renfrogne, alors qu’il a besoin exactement du contraire. Vivement les vacances, qu’on puisse se reposer, se retrouver.

      Bonne journée et merci encore, votre message me touche beaucoup et m’éclaire également sur ce que vous ressentez, de l’autre côté de la barrière. Le dialogue ! C’est la seule seule solution ! :)

  3. Bonsoir,
    J’ai lu avec attention cet article.
    Je suis moi-même enseignante de formation, jeune, mais très vite, j’ai connu la désillusion de ce métier… Et pourtant j’ai rencontré de formidables collègues. Mais le système ne veut pas changer, malgré les réformes successives et les promesses annoncées. C’est pourquoi, en parallèle de mon nouveau poste (j’ai quitté mes fonctions d’enseignante) je prépare un projet pédagogique afin d’ouvrir ma propre structure, car c’est un métier que j’ai « dans les trippes ».
    Le plus beau compliment qu’on m’ait fait à l’époque : « Madame, mon fils est heureux. Il n’est pas le meilleur de sa classe, mais il est heureux d’être en classe, heureux de se lever le matin pour découvrir de nouvelles choses. Heureux de venir à l’école ». C’est une victoire pour tout enseignant qui aime profondément son métier.
    Je partage votre point de vue, vos inquiétudes de maman, l’aberration de l’apprentissage alphabétique, la sale habitude de la compétition, le rude monde de l’école qui existe parfois… Pour les petits, comme pour les grands…
    Ca m’a fait un bien fou de vous lire, merci :)

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