L’élan de l’écriture

Cet article est la dernière pierre à ma réflexion à propos de l’écriture. Je me suis permis de reprendre pour titre la formulation de Maria Montessori, qui me parle beaucoup. L’élan de l’écriture. Dans le fond, vous verrez, ce n’est pas si différent des boucles de la méthode Dumont…

En préambule, je vais répondre aux questions qui vont immanquablement tomber.

Mais pour qui elle se prend celle là ? Et bien pour rien de plus que ce que je suis. Je suis une maman, une passionnée de pédagogie et surtout une scientifique qui aime mener sa réflexion le plus loin possible. A ce titre, mon fils est bel et bien un cobaye… et je le remercie de subir mes errements pédagogiques avec autant de bonheur et joie de vivre.

Pourquoi mon avis est-il intéressant ? Et bien peut-être qu’il ne l’est pas. Peut-être que j’ai tord sur toute la ligne… C’est pour cela qu’il n’est présenté que comme une réflexion et pas une méthode.

Pourquoi ma démarche est-elle intéressante ? Parce que c’est exactement ce que vous voulez inculquer à vos enfants à travers l’éducation Montessori ! Je suis l’adulte que vous voulez qu’ils deviennent, qui ne se laisse dicter sa conduite que par sa propre réflexion, qui aime apprendre et découvrir, qui essaye, quitte à se tromper. J’ai eu la chance d’avoir une éducation finalement très proche de Montessori, même si c’était sans le savoir. J’avais la chaise et le bureau Montessori, achetés en Allemagne et offerts par mon grand-père, à une époque où le mobilier adapté à un enfant de moins de 3 ans était chose rare en France. Mes parents avaient reconverti le bidet de la salle de bain en petit lavabo personnel, ou je me lavais les mains, le visage et je me brossais les dents en toute autonomie. Mon matelas à langer était posé au sol. J’avais une chaise très stable dans la cuisine pour me permettre d’accéder au plan de travail de la cuisine pour aider, et ce dès que j’ai su tenir debout. J’avais une collection de jeux éducatifs Nathan, avec de la mise en paire, de la reconnaissance de formes… on m’a appris à comprendre les choses et à ne pas me contenter de les réciter (heureusement, car j’ai une mémoire-passoire). J’ai aussi reçu un matériel impressionnant destiné aux arts et au bricolage (papiers, crayons, peintures, pinceaux, crépon, ciseaux, laine, colle, scotch…) et un ouvrage de loisirs créatifs d’inspiration Waldorf qui m’a rendu bricoleuse, créative et qui m’a aussi donné envie de comprendre les choses (pour fabriquer, il faut comprendre, modéliser). On peut (veut ?) vous faire croire que tout est nouveau, mais tout existait déjà et était déjà pratiqué dans les années 70/80, sans matériel officiel, sans budget et sans prise de tête

Si vous n’adhérez par à ma façon de penser, alors peut-être que vous devriez partir à la recherche de votre propre enfant intérieur. Je ne crois pas qu’un jour on cesse complètement d’être cet enfant avide d’apprendre que décrit Maria Montessori dans ses livres. Mon expérience d’application de la méthode Montessori pour mon propre apprentissage d’adulte du japonais est l’exemple clef qui me manquait : en 3 jours seulement j’ai vaincu ces fichus Hiragana à l’aide de mes syllabes rugueuses home made. Ça faisait une décennie que je piétinais en me disant « je n’y arriverai jamais avec ma mémoire de poisson rouge », parce que je m’acharnais à essayer de retenir un tableau complet, toutes les difficultés mélangées dans une seule page. Pour une mémoire visuelle comme la mienne c’était comme essayer d’ingurgiter la soupière cul-sec…

Le cadre étant posé, je peux donc entrer dans le vif du sujet. Si vous avez lu le geste d’écriture de Danièle Dumont, vous savez déjà que pour elle, la boucle est l’élément de base et se décline en étrécie. Si vous avez fait de la calligraphique, vous saviez déjà que toutes les verticales montantes sont forcément des boucles. Vous excuserez la piètre qualité des images, il est très dur de trouver un ouvrage faisant référence à l’écriture pleins et déliées « originelle », qui est extrêmement complexe à réaliser, la plupart des ouvrages proposant la version ou le mouvement est découpé, sans boucle montante aplatie.

En calligraphie tout est boucle inclinée : c’est une contrainte technique de la plume, qui ne peut jamais remonter le papier à la verticale. Il existe d’ailleurs des écritures anciennes où la lettre d est dotée d’une boucle, comme l, b, h, k et f. A ma connaissance, elle n’a jamais existé sur le t ? Les anglo-saxons font d’ailleurs souvent boucler le q (avec un ventre comme un f) et parfois même le p (comme un g cette fois). Si on ne fait pas de boucle, on va avoir de grandes difficultés à remonter la plume, d’autant plus si l’écriture est peu inclinée. Le temps passant, une cassure a été intégrée dans le tracé du t, du d, du a, du q, du n et du m bref à presque toutes les lettres, pour donner la calligraphie saccadée que ma génération a apprise à l’école, mais qui a l’avantage de ne jamais risquer de trouer sa feuille ou d’envoyer une giclée d’encre si la boucle montante aplatie est mal exécutée. Il est grand temps de revenir sur ces reliquats de l’histoire puisque les outils scripteurs n’imposent plus cette contrainte qu’avait la plume (les plumes actuelles sont dérivées des plumes à dessin et glissent dans toutes les directions sans accrocher).

La contrainte de l’inclinaison a elle aussi disparue et nos lettres sont droites, voir partent en arrière chez certains. Je ne saurais dire avec certitude pourquoi mais cette inclinaison augmente incroyablement la régularité de mon geste et mon écriture est bien plus belle si je l’incline légèrement. La plume moderne a beau être « à dessin », elle semble malgré tout se comporter plus docilement quand on la manipule comme sa sœur « de calligraphie ». Au stylo à bille où au feutre, j’écris tout simplement comme un cochon. J’ai donc écris salement jusqu’en fin de CM2, où j’ai goûté avec délice à la plume à dessin (le stylo plume était encore interdit pour écrire dans les cahiers, mais dès la rentrée de 6ème j’en ai eu un). Mon écriture qui partait en cacahuète ces dernières années (manque de pratique – trop de clavier) a pu renaître de ses cendres en quelques jours, dès que j’ai repris mon plume. Ce fut une véritable révélation : la plume change tout. Je compte donc bien en mettre une dans les mains de mon fils très prochainement, puisqu’il a le désir de commencer à tracer en cursive. Après tout les petits élèves de Maria qui écrivaient si bien, n’ont pas fait leur gammes au stylo bille, mais à la plume qui se tord et à l’encre qui tâche !

Si le lien historique entre la boucle et l’étrécie est intéressant intellectuellement, je ne suis pas certaine que le montrer aux enfants ne risque pas d’engendrer une confusion. Si on leur dit de faire une boucle aplatie, tous les enfants essayeront avec application de faire un geste de boucle, là où on leur demande en fait de repasser sur leur propre tracé et où on les autorise à faire ce qui s’apparente à un « demi-tour » brutal en haut tant la boucle est plate.

Hormis ce point de détail dans la progression, nous sommes d’accord, les étrécies ont bel et bien un ancêtre à boucle.

Sur les ponts, là, nous avons un désaccord sur le fond. Pour moi ce sont des boucles (cf. l’ouvrage de calligraphie), pour elle non : ces boucles tournent en effet dans le sens inverse ce qui casse un peu la baraque à la démonstration de « aucune lettre n’est composée que de formes allant dans un autre sens« . Pour moi si… le m et le n. En clair, les formes de première unité dans la dénomination Dumont sont les boucles anti-horaires et les formes de seconde unité les boucles horaires. Pour moi, les deux types de boucles sont présents dans notre alphabet. Du coup, on est d’accord sur la présence de ces deux groupes et des lettres qui sont contenues dedans. Vous voyez qu’au final je ne suis du même avis :)

Petite différence encore, je ne résumerais pas le e à une simple boucle. Sinon il ressemble à un l miniature, que je trouve quelque peu choquant, dans le sens où il ne correspond plus à ce qu’il devrait être : il a perdu son essence. Si on ne respecte plus les lettres historiques, pourquoi s’arrêter là, pourquoi s’embêter avec le petit crochet arrière du r pour transformer la lettre en un simple pont (comme le font beaucoup d’adultes) ? Pour moi le e simplifié sans cassure a le même départ que le s, c’est à dire à 45°. En tant que graphiste je côtoie énormément de polices d’écriture différentes et je peux vous assurez que cet angle d’attaque du e à 45° est présent dans beaucoup d’entre elles (scriptes ou cursives), et fait parti de sa constitution normale. Rendre la boucle du e verticale est inutile pour préserver la fluidité de l’écriture. Elle le deviendra peut-être au fil de l’écriture de certains mots, mais une déformation d’usage ne devrait à mon sens pas constituer un apprentissage initial (Mme Dumont est pourtant de ce même avis pour bon nombres d’autres déformations tolérées chez les adultes…)

Je remets aussi en cause le principe d’universalité de la méthode. J’apprends actuellement le japonais et je peux vous affirmer que la majeure partie des hiraganas tournent… dans l’autre sens (mais pas tous !). Au pinceau, le trait lui même est composé de boucles aux extrémités, qui tournent une fois dans un sens et une fois dans l’autre, les deux sens étant présents au sein d’un seul et même trait.

L’écriture manuscrite est donc bien composées de boucles des deux sens. Un fait néanmoins est à retenir en français : l’immense majorité des boucles ayant gardées des apparences de boucles et l’ensemble des ronds tournent tous dans le sens anti-horaire. Les rares exceptions sont les jambages des j y et z. L’attaque des lettres (la petite queue juste avant la lettre) a elle aussi un départ dans le sens anti-horaire dans la majorité des cas (n, m, v, w et x étant les seules à tourner dans l’autre sens). Il est donc plus que logique de focaliser son attention sur ce qui représente le démarrage… le fameux élan, de presque toutes les lettres.

Le nerf de la guerre est bien là, dans ce sens de rotation. Dans une boucle – à la Dumont – où dans le rond dans ma vision des choses (ce qui revient peu ou prou au même au final). Encore une fois, nous sommes d’accord.

Le rond et la spirale étant présents spontanément dans les dessins d’enfant, je les trouve plus faciles à travailler… sans avoir l’air de travailler. Si il faut à ce point se battre pour obtenir ces boucles et cette élan de l’écriture cursive chez les enfants de 3, 4, 5 ou 6 ans c’est tout simplement qu’il est enseigné beaucoup, beaucoup, beaucoup trop tardivement ! Depuis ses un an environ bébé « laisse des traces » avec des pinceaux, des feutres ou tout autre outil (son doigt dans la purée…). La spirale est sa première forme contrôlée, identifiable et reproductible, le premier tracé dompté. Le rond enfin fermé est sa première victoire. A cet âge là (12-24 mois) il est simplissime d’apprendre à un enfant à tourner dans le « bon » sens. Je l’ai fait avec mon fils, en pure expérimentation, car lorsque avait 18 mois et qu’il a commencé à tenir un crayon j’étais en train de lire un ouvrage expliquant justement l’importance en maternelle d’apprendre à tourner dans le sens du o en cursive pour préparer à l’écriture. Il m’a suffit de le féliciter à chaque rond et à chaque spirale réalisée dans ce sens là pour que ça devienne le geste « normal » pour lui. Quand il a commencé à tracer il n’avait pas de préférence… mais il était plein de cette adorable volonté du bébé de « bien faire ». Il a donc acquis cette compétence sans le moindre effort en l’espace de quelques jours/semaine et c’est resté gravé durablement en lui, ce qui lui facilite incroyablement la vie maintenant. Pour lui apprendre les boucles (car oui, il a eu besoin de les apprendre), il lui a fallu 3 séances de quelques minutes, étalées sur une petite semaine. C’est « long » pour quelque-chose qui aurait du être la base de tout mouvement, mais c’est vraiment facile comparé heures d’exercices requis pour les enfants qui depuis bébé tracent leurs ronds dans l’autre sens…

Le fait amusant c’est que pour le foulard de Dumont, il s’évertue à le prendre la main gauche et à tourner dans le mauvais sens. Je me demande si la motricité globale est réellement intimement liée à l’écriture ? Sachant que spontanément pour tracer un e à la fin de son prénom, il a passé la main gauche sur la lettre rugueuse pour écrire en parallèle de la main droite (et pas en miroir, tout juste !). Il n’y a pas de mémoire du geste chez lui mais une véritable compréhension du déplacement spatial attendu. Lorsque je trace mon hiragana haut d’un demi centimètre, je ne sollicite pas non plus la mémoire du geste de mon apprentissage rugueux haut de presque 6cm… J’ai compris le mouvement, je l’interprète. C’est cette compréhension qui fait naître les fluctuations dans la reproduction du tracé d’un individu à l’autre, si on copiait le geste, on aurait tous rigoureusement le même… du coup en quoi savoir qu’on trace une boucle empêche-t-elle la réalisation de la boucle ? Là dessus je suis toujours en questionnement. Le plus gros problème que je vois dans le fait qu’il faille cacher aux enfants qu’ils sont en train de faire des boucles vient très exactement de ce Danièle Dumont dit elle même des boucles des deux derniers enfants « Les productions de ces deux enfants passés en dernier ne sont pas conformes à l’attente« . Parce qu’elle le prends comment elle, si je lui dit que son livre n’est pas conforme à mes attentes ? Hé oui, je bondis sur ma chaise et je rougis de colère quand je constate ce mélange de supériorité, de mépris, de condescendance et d’absence totale de bienveillance dans ces propos. Peut-être que les enfants feraient naturellement de plus belles boucles au fil du temps, si on ne leur répétait pas à longueur de journée que les leurs sont ratées et si on ne leur demandait pas, en tout premier, de poser des boucles minuscules sur papier… (et voilà, je suis encore sortie de mes gonds).

Mon loulou a toujours tendance a superposer les boucles quand il fait une ligne complète mais c’est justement parce qu’il a cette fraîcheur dans le geste : il vit le mouvement et ne cherche pas à produire un résultat… au final c’est exactement ça qu’on cherche dans la construction de ce geste d’écriture. Et c’est si je corrige son « erreur » qu’il va perdre cette spontanéité. Un facteur est que de grosses boucles, ça prends bien plus de place que ce qu’une ridicule feuille ou un petit tableau peut lui donner. Le rond et le trait trouvent leur place mais la boucle est mélange de rond et de déplacement… un grand déplacement si le rond est grand… Il lui faudrait de l’espace pour s’exprimer sans se sentir restreint par des limites physiques. Aux beaux jours, on ira tagger les murs à la craie ;)

J’applique également une autre méthode dans mon protocole de test : la main gauche. Je suis droitière avec une proportion d’ambidextrie relativement élevée (je fais du sport en gaucher). Mon écriture de la main gauche a toute la fraîcheur de celle d’un enfant de 6 ans, j’ai des capacités mais je ne les ai pas développées. Verdict : mes premières boucles sont belles et mes boucles suivantes sont cassés à cause d’une mauvaise synchronisation du déplacement latéral du bras. Quand je perds en vitesse, pour ne pas superposer mes boucles, j’allonge les doigts, le temps de « rattraper ». C’est à ce moment là, en bout de doigt, que ma boucle est ratée. Du bout des doigts je ne maîtrise pas l’élan, il est apporté par le bras, je ne maîtrise que la redescente. Ce qu’il me manque c’est donc, c’est la fluidité du déplacement… Plus je me concentre sur l’élan (et moins je me concentre sur le rond) plus mes boucles sont rythmées et belles (je me suis laissée guidée par le bruit du frottement de mon pull sur ma feuille). Et plus la redescente est verticale… comme dans une lettre ! Par ce simple exercice, j’ai identifié le mal, ce qui me permet de dégager une piste : il ne faudrait surtout pas dire à un enfant de séparer ses boucles (la conséquence) mais bien de glisser son bras dans un geste plus large entre les boucles (la cause !)

Pour moi la solution est là : dans l’anticipation, pour fixer le plus précocement le sens qui leur servira le plus, anti-horaire pour l’alphabet latin et dans la bienveillance, pour ne pas briser un geste naissant et insister sur l’élan qui se construit par le déplacement du bras. Il est la clef ! (et je crois bien que c’est ce qu’essaye d’expliquer Mme Dumont, mais son livre étant un peu hermétique, il m’a fallu refaire l’ensemble du cheminement par moi même pour le voir…)

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